Pseudonymisez vos documents, et restituez les valeurs dans les livrables de vos IAPseudonymisez vos documents avec cohérence, et restaurez (dé-pseudonymisez) les valeurs originales dans les livrables de vos assistants IA

CEO et co-fondatrice de Marvin Systems

Le mot d'ordre est venu de Brendan Carr, nommé à la tête de la FCC (Commission fédérale des communications, en charge de la lutte contre les pratiques monopolistiques) par Donald Trump : « supprimer, supprimer, supprimer » qui n’est autre qu’une initiative de déréglementation massive. Une formule qui résume assez bien l'ambition de l'administration américaine depuis son retour à la Maison-Blanche : pour chaque nouvelle réglementation adoptée aux États-Unis, dix doivent disparaître. Mais ce chantier de déréglementation ne s'arrête pas aux frontières américaines. Il cible explicitement l'Europe, notamment le DSA (le règlement sur les services numériques), le DMA (le règlement sur les marchés numériques), l’AI Act (le règlement sur l’intelligence artificielle) et le RGPD (règlement général sur la protection des données). Et c'est bien là que la question devient sérieuse pour quiconque traite des données confidentielles à titre professionnel.
Une étude de l'Ifri, publiée en avril 2026 par Mathilde Velliet, documente avec précision cette offensive. Ce qu'elle révèle dépasse le simple différend commercial. Ce n'est pas de l'idéologie, c'est de la stratégie.
L'administration Trump justifie sa campagne par trois arguments devenus des réflexes : la réglementation étouffe l'innovation, elle favorise la Chine (en entravant les entreprises américaines dans leur course avec la Chine) et, en matière de modération des contenus, la réglementation est assimilée à de la censure. Ces récits ne sont pas nouveaux mais ils sont désormais portés avec une intensité inédite et assortis d'outils de pression concrets sur les plans économiques, diplomatiques et informationnels : menaces de barrières douanières aux pays qui « attaquent nos incroyables entreprises de la tech », menaces de contrôle des exportations ou de contraintes d’accès au marché américain, interdictions de séjour aux États-Unis visant l’ancien commissaire européen Thierry Breton et quatre représentants d’organisations non gouvernementales luttant contre la désinformation. À ajouter à cela des enquêtes menées par les ambassades, des campagnes coordonnées sur les réseaux sociaux. Comme Mathilde Velliet le dit en préambule, cette étude met en évidence la consolidation d’un écosystème discursif et politique transatlantique hostile à la réglementation du numérique.
Les critiques et prises de position des membres de l’administration et du Congrès concernant les règlementations européennes vont bon train sur les réseaux sociaux. L'amende de 120 millions d'euros infligée par la Commission européenne à X en décembre 2025 a déclenché un pic d'activité immédiat sur les comptes des officiels américains. La réaction était disproportionnée, ce qui suggère que l'enjeu n'était pas l'amende elle-même, mais le signal qu'elle envoyait. Les États-Unis contre-attaquent avec la carte de restrictions sur le commerce, sur les exportations de technologies américaines pour tenter d’infléchir la position européenne. Le département du Commerce a d’ailleurs envisagé de nouveaux contrôles sur les exportations de puces IA vers le monde entier, qui pourraient imposer aux Européens d’obtenir l’accord de l’administration Trump pour leurs achats de processeurs graphiques. Comme l’explique Mathilde Velliet, ces menaces permettent à Washington d’enrôler les entreprises américaines et européennes dans sa campagne contre la réglementation, y compris les entreprises en dehors du secteur numérique.
Derrière le discours sur la liberté d'innover, la mécanique est plus prosaïque. Les modèles d'IA générative ont besoin de données massives pour s'entraîner. Les données européennes, structurées, documentées, issues de secteurs à haute valeur (santé, droit, finance), représentent un carburant stratégique. Un RGPD effectif, un DSA appliqué, un AI Act contraignant : ce sont autant de verrous qui limitent l'accès à ce carburant. Les démanteler n'est donc pas un combat philosophique pour la liberté. C'est de la politique industrielle. Aux oubliettes le vaste décret de son prédécesseur sur la gestion des risques liés à l’IA en matière d’éthique ou de sécurité, Trump entend bien « éliminer les obstacles au leadership américain dans l’IA » (janvier 2025).
L'Europe n'est pas passive. Mais la pression est réelle, et elle produit des effets. Des eurodéputés relaient les arguments américains, certains États membres temporisent sur l'application de l'AI Act, et la tentation du recul réglementaire existe, portée par une partie du monde économique qui y voit une simplification bienvenue.
Pour les professionnels soumis à des obligations de confidentialité, avocats, experts-comptables, DRH, professionnels de santé, ce débat n'est pas abstrait. Le RGPD n'est pas seulement une contrainte : c'est un engagement vis-à-vis de leurs clients. Lorsqu'un cabinet d’avocats, d’experts-comptables affirme à son client que ses documents sont traités dans un cadre conforme, cette affirmation repose sur un édifice juridique précis. Si cet édifice se fissure sous la pression américaine, que vaut la promesse ?
Cette question n'est pas théorique. Si l'Europe recule sur les obligations de transparence algorithmique ou sur les règles de localisation des données, les professionnels qui ont construit leur crédibilité sur la conformité se retrouvent sur un terrain mouvant. Les garanties qu'ils offrent ne valent que ce que vaut le cadre qui les sous-tend.
C'est ici que le paradoxe mérite d'être pris au sérieux. La pression américaine est intense précisément parce que le cadre européen fonctionne, du moins suffisamment pour gêner. Un règlement qui ne changerait rien n'attirerait pas autant d'énergie pour le détruire.
Il y a une autre façon de lire cette situation : l'Europe dispose d'un avantage que ses entreprises n'ont pas encore pleinement revendiqué. Les secteurs sensibles (droit, santé, ressources humaines, comptabilité), n'adoptent l'IA qu'à une condition : avoir la certitude que les données de leurs clients ne s'évaporent pas dans des infrastructures opaques soumises à des législations extraterritoriales. Cette certitude, c'est précisément ce que le cadre européen est capable d'offrir, à condition d'être soutenu, maintenu et efficacement appliqué. Les innovations dans ce sens doivent être les premières mises sur le devant de la scène.
En d'autres termes, un environnement réglementaire stable n'est pas un frein à l'adoption de l'IA dans les secteurs professionnels : cela devrait être sa condition de possibilité. Les entreprises qui opèrent dans des contextes à fortes contraintes, soumis à des obligations déontologiques fortes n'ont pas besoin de moins de règles. Elles ont besoin de règles claires, stables, et défendues.
L'Ifri formule une recommandation : maintenir une ligne ferme s'impose, car tout recul affaiblirait la crédibilité de l'UE et encouragerait l'instabilité. Je réitère ma conviction : l'UE a tout intérêt à pousser les efforts de souveraineté et encourager une innovation qui va dans ce sens et met la souveraineté au premier plan.
Pour les organisations qui utilisent l'IA pour traiter des données confidentielles, ce même raisonnement vaut à l'échelle de leurs propres décisions : les raccourcis réglementaires ne simplifient pas la vie sur le long terme. Ils transfèrent le risque.
Comme le conclut Mathilde Velliet, l'Europe doit préciser et concrétiser ses efforts en matière de souveraineté numérique, en commençant par cartographier ses vulnérabilités réelles face aux dépendances technologiques accumulées.
Mais la souveraineté n'est pas une affaire de champion unique. C'est là que le débat mérite d'être déplacé. Concentrer les financements publics sur un seul acteur, aussi prometteur soit-il, ne produit pas de l'innovation : ça produit de la dépendance avec un drapeau européen. La compétitivité technologique n'a jamais émergé du monofinancement. Elle émerge d'un écosystème où plusieurs acteurs, aux approches différentes, se confrontent, s'imitent et se dépassent. C'est la concurrence, pas la consolidation, qui crée les conditions d'une innovation réellement disruptive.
L'enjeu pour l'Europe n'est donc pas de reproduire la Silicon Valley avec des subventions, ni de désigner ses futurs géants par décret. C'est de construire un terreau : cadre réglementaire stable, financement distribué, marchés publics ouverts aux nouveaux entrants. Ce terreau-là n'existe pas encore. Et tant qu'il n'existera pas, la question de savoir si l'Europe peut « tenir face à Trump » restera secondaire face à celle-ci : peut-elle tenir face à elle-même ?