Pseudonymisez vos documents, et restituez les valeurs dans les livrables de vos IAPseudonymisez vos documents avec cohérence, et restaurez (dé-pseudonymisez) les valeurs originales dans les livrables de vos assistants IA

CEO et co-fondatrice de Marvin Systems

L’idée dominante d’une « course à l’IA » entre les États-Unis et la Chine repose sur plusieurs contresens analytiques et narratifs. Elle suppose un objectif commun, une trajectoire technologique comparable, et une ligne d’arrivée partagée.
Le premier contresens consiste à croire que la trajectoire chinoise serait centralisée et dictée directement par Xi Jinping.
En réalité, le développement de l’IA en Chine est le produit d’un écosystème fragmenté : entreprises, universités, laboratoires, administrations locales et entrepreneurs façonnent collectivement les usages, souvent sans directives précises du sommet de l’État.
Le second contresens, plus profond, concerne l’objectif même assigné à l’IA.
Aux États-Unis, l’IA est largement pensée à travers le prisme de l’AGI (Intelligence Artificielle Générale) : une entité quasi humaine, investie d’un potentiel à la fois salvateur et apocalyptique, héritière de la science-fiction, du test de Turing et d’une culture technologique aux accents quasi messianiques. Cette vision est inscrite dans l’ADN des grands laboratoires américains tels que ceux d’OpenAI ou Anthropic.
En Chine, à l’inverse, l’observation des politiques publiques et des usages industriels suggère une approche sensiblement différente.
L’IA y est moins envisagée comme une intelligence à part entière que comme un levier pragmatique d’efficacité économique, d’industrialisation et de gouvernance. L’IA y est avant tout instrumentale.
Les politiques publiques chinoises, à commencer par le plan « AI Plus », ne mentionnent pas l’AGI. L’objectif affiché est ailleurs : intégrer massivement l’IA dans l’industrie, la logistique, la fabrication, la gouvernance et les services, afin de stimuler la productivité, soutenir la croissance et compenser des fragilités structurelles, en particulier le déclin démographique.
Ce dernier point est central. À mesure que la population active vieillit et se contracte, l’IA apparaît comme un outil de compensation économique et organisationnelle. Elle n’est pas pensée comme un « dieu-machine » anthropomorphique, mais comme un levier de productivité destiné à combler un manque de main-d’œuvre et à soutenir l’économie.
Cela ne signifie pas pour autant l’absence de visions orientées vers l’AGI en Chine. Des acteurs comme DeepSeek s’inscrivent dans cette perspective, mais ils opèrent sous de fortes contraintes notamment liées aux restrictions aux importations imposées par les États-Unis depuis 2022 : entraînant un accès limité aux puces avancées, notamment les GPU les plus performants conçus par Nvidia.
Ces contraintes ont favorisé une trajectoire technologique distincte, davantage centrée sur l’efficacité des modèles que sur la fuite en avant vers l’hyper-scaling et la construction de mégacentres de données, qui caractérise aujourd’hui la stratégie des grands laboratoires américains.
Sur le terrain, cette différence culturelle est palpable.
En Chine, l’IA est déjà profondément incarnée : paiements biométriques, reconnaissance faciale, robots, objets connectés, humanoïdes, usages éducatifs et industriels font partie du quotidien.
Lors de la World Artificial Intelligence Conference de Shanghai en 2025, l’IA apparaît, malgré des technologies parfois encore embryonnaires, comme un objet familier, presque ludique, suscitant curiosité et optimisme.
Les visiteurs interagissent avec les machines de manière physique et concrète, loin d’une représentation abstraite ou lointaine.
Aux États-Unis, à l’inverse, l’IA est plus souvent perçue comme une force diffuse et menaçante, associée à la perte d’emplois, à la désinformation, ou à un imaginaire dystopique hérité de la science-fiction.
Ce contraste ne tient pas seulement aux technologies elles-mêmes, mais à l’histoire récente de chaque pays.
Depuis 1980, le développement technologique a coïncidé, en Chine, avec une amélioration spectaculaire des conditions de vie, certains voyant leurs revenus multipliés par dix, voire vingt. La technologie y est largement associée à l’ascension sociale et à l’amélioration du quotidien.
Aux États-Unis, en revanche, les dernières décennies ont vu s’accumuler désillusion économique, polarisation politique et méfiance croissante envers les technologies numériques, perçues autant comme des sources de perturbation sociale que de progrès.
Mais l’optimisme chinois a un revers sombre.
La généralisation de l’IA s’est accompagnée d’une intensification massive de la surveillance des citoyens, rendue possible par la reconnaissance faciale et les technologies de traçage à grande échelle.
Parallèlement, malgré un discours politique volontariste, le chômage des jeunes, à des niveaux historiquement élevés, inquiète profondément la société. Cette situation révèle les limites d’un récit selon lequel l’IA serait mécaniquement synonyme de croissance et de stabilité sociale.
Cette tension sociale s’inscrit dans un contexte économique plus fragile qu’il n’y paraît : raréfaction du capital-risque, consolidation forcée du secteur, guerres des prix et phénomène d’« involution », où une concurrence excessive finit par détruire la rentabilité plutôt que de la créer.
Dans ce paysage, la robotique apparaît comme l’un des rares segments en surchauffe, au point de présenter les caractéristiques d’une bulle spéculative.
En toile de fond, les États-Unis et la Chine font face à un défi partagé : poursuivre le développement de l’IA afin de préserver leur compétitivité stratégique, tout en limitant les risques systémiques associés ; qu’ils soient sociaux, économiques, sécuritaires ou existentiels.
Malgré un climat de défiance marqué, des formes de coopération demeurent envisageables, notamment autour de standards de sécurité, de l’interprétabilité des systèmes, de mécanismes de gouvernance ou du maintien d’un contrôle humain sur les usages militaires critiques. À ce titre, l’hypothèse d’un cadre international inspiré des régimes de non-prolifération ne peut être écartée.
Au final, réduire les trajectoires américaine et chinoise à une simple « course à l’IA » revient à en simplifier excessivement les enjeux.
Les États-Unis poursuivent une vision centrée sur l’émergence d’une intelligence générale aux implications civilisationnelles majeures, tandis que la Chine privilégie une approche instrumentale orientée vers la productivité et la transformation de son économie.
Ce sont moins deux concurrents sur une même piste que deux modèles technologiques porteurs de priorités, d’imaginaires et de risques distincts.
Pour aller plus loin : America and China Are Racing to Different AI Futures